Une Histoire de Pionniers

Pour terminer l’année, voici un extrait du livre « Un domaine de caractères. Les Gets, 90 ans de montagne sportive » (éditions inverse, 2020) qui raconte le début des sports d’Hiver aux Gets.

Le livre est toujours disponible à la vente en ligne ou dans les points de vente de la station (Bureau de Tabac, Maison de la Presse, Sherpa)

Les débuts: 1930-1950

Bien avant le ski, il y avait les vaches et les pâturages. C’est au XIe siècle que les premiers hommes foulent ces pentes. Le paysan a ainsi précédé le skieur d’un millénaire. L’activité agro-pastorale a insufflé une vie à cette petite vallée de Haute-Savoie, fertile et ensoleillée, jusqu’à en faire un village de mille trois cents habitants. Et c’est là que se trouve
l’ADN du Gêtois : contrairement aux immenses stations d’altitude, l’âme du village précède l’arrivée du ski et le domaine skiable va s’étendre à partir de ce coeur battant. Même en 2020, on sent la présence de cette activité d’élevage ancestrale sur les pentes skiables, comme en filigrane, ineffaçable.

Mais revenons un peu en arrière, remontons ce sillon tracé dans la neige.
La période de l’entre-deux-guerres voit les premiers skieurs randonneurs, des Genevois dès 1926, arpenter la vallée à peau de phoque. Armés de leurs grandes spatules en bois, ils s’échauffent le cuissot à la montée, loin d’imaginer les infinies possibilités qu’offriront les remontées mécaniques.

Dès 1937 pourtant s’élève l’un des premiers téléskis à perches débrayables de France : le téléski de la Boule de Gomme, construit par Marius Servettaz et inauguré par Jean Pomagalski. Il fallait une grande dose de confiance et du cran pour tester le matériel. Mais la folie, l’insouciance et le regain de liberté du climat d’après guerre effacent toute méfiance et rapidement ces perches mécanisées font le bonheur des skieurs, locaux ou touristes.

téléski des Chavannes Supérieures

L’affûtage change de cap, il passe du sabot à la carre ! Les paysans commencent à troquer le bétail pour les skis et les plus bricoleurs construisent leur téléski sur leur terrain. Pas moins de sept remonte-pentes voient le jour dans les décennies 1930 et 1940, dont ceux des Chavannes et du mont Chéry, construits par Paul Bourgeois, ainsi que celui de la Turche, oeuvre de Georges Combépine. D’autres agriculteurs deviennent moniteurs, skimen ou hôteliers. La jeune station de ski des Gets se met au travail pour répondre à la forte demande des touristes français et suisses, et en parallèle des remontées mécaniques, l’hôtellerie se développe.

Malgré les progrès de ces merveilleuses machines à remonter les pentes, les plus sportifs continuent d’explorer les territoires vierges. Des Gets, ils basculent par exemple du côté de Morzine, un passage d’un versant à l’autre qui n’est encore possible qu’à la force des jambes, mais ce va-et-vient fait naître l’idée d’une liaison entre les deux stations… réalisée bien plus tard avec le télésiège de la Charniaz en 1980 (quant à la connexion avec l’immense domaine des Portes du Soleil, elle a lieu en 1967).
Avant la création de l’ESF (l’École du ski français et son fameux pull rouge) en 1945, les skieurs se forment seuls : l’heure est aux virages approximatifs et à la découverte de ce nouveau sport. Les jeunes montent au sommet des Chavannes avec le téléski à pioches et slaloment le long des jalons disposés à la descente.

Georges Baud se souvient des grands débuts de la compétition :
« On faisait farter nos skis chez Marius Blanc, des skis en bois sans carres pour des pistes jamais damées. Le premier fart était noir et après on mettait une couche de paraffine. Ça, c’était fait avec des fers à chaud. Et puis quand on arrivait au sommet du téléski des Chavannes, le fart y’en avait plus ! Il était parti. On pouvait plus glisser ! On poussait, on poussait mais ça n’allait pas plus vite que ça. Voilà. C’étaient les premières compétitions ! »
Les possibilités d’inventions et de constructions paraissaient infinies : « Au tout début, on avait plus de liberté. On pouvait modifier, souder et faire des réparations sur les remontées mécaniques qui ne sont plus possibles… », se souvient Marc Bergoend, les yeux brillants de nostalgie.

Les Gets se fait connaître pour son atmosphère familiale, ses vieilles bâtisses authentiques et son orientation bénie, au soleil. Elle n’oublie pourtant pas d’entretenir son image. Elle attire l’œil du cinéma en 1948 avec Les souvenirs ne sont pas à vendre, de Robert Hennion.
Les stations de ski sont en plein essor et animées par l’énergie collective des locaux. Le premier à travailler l’image des Gets se prénomme Popol, premier gérant d’un magasin de ski et peintre local, l’artiste des Gets, un véritable phénomène.
Marius Servettaz lui demande de dessiner l’emblème de la station. Popol imagine alors ce skieur coloré en pleine action, bras levé, qui incarne bien le dynamisme des sports d’hiver, cette récente activité qui va amener la communauté des Gets dans une nouvelle ère. Car si dans les années 1930 le tourisme est primitif et l’aménagement en téléskis dépendant de l’énergie individuelle des propriétaires de terrains, tout va changer à l’âge de l’or blanc, dès les années 1960.

1964, année sans neige
L’un des premiers plans du domaine skiable

L’expansion : 1950-1970

Dans l’immédiat après-guerre, la France se reconstruit. Les Gêtois ne prennent pas de retard puisqu’ils
inaugurent leur premier télésiège deux places en 1950, en remplacement de l’ancien téléski du Mont-Chéry.
Contrairement au télésiège que nous connaissons tous, celui-ci montait les skieurs assis perpendiculairement au câble central et fonctionnait grâce à un système de crémaillère à roue dentée. Autre particularité unique (et précurseuse), il était possible de l’équiper de sièges alternant avec des archets (ce téléski en forme de T, communément désigné par le terme de pioches, permettant de remonter deux skieurs à la fois) pour l’hiver.

Le skieur avait dont le choix de s’asseoir ou de monter debout. L’été, l’engin était entièrement équipé de sièges.
Les années 1950 connaissent une montée en puissance de l’envie de glisser : si Courchevel est la station internationale qui donne le ton, de nombreuses autres, dont Les Gets, proposent une expérience du ski différente, avec un terrain doux et agréable se prêtant bien au dessin des pistes… qu’il faut damer avec les moyens de l’époque, c’est-à-dire des rouleaux en bois dès 1959. « C’était lourd et si on lâchait, le rouleau passait sur celui de devant ! », se souvient Henri Anthonioz.
Le métier de pisteur n’existe pas et la notion de domaine skiable est balbutiante. « Le balisage sur les pistes est impressionnant aujourd’hui. Quand on a commencé, il n’y avait rien ! », raconte Régis Pernollet.
Le soleil brille autant que les sourires aux Gets et les pentes permettent d’apprendre le ski de manière douce et
maîtrisée. Les téléskis de la Turche (1946), du Vieux-Chêne (1955), de Super- Chavannes (1957) et de la Turchette (1959) complètent l’équipement. Le télésiège du Mont-Chéry en 1960 marque la seconde étape décisive dans l’expansion de la station. Le débit augmente et le service des pistes s’améliore afin d’accueillir au mieux les skieurs. Dans les années 1960, la station va connaître un schuss fulgurant, pourtant une chose ne change pas : ce sont toujours « les gens du pays qui reçoivent les vacanciers », raconte Denis Bouchet. Les petits boulots de saisonniers se multiplient et Alan Hartley, le premier Anglais de la station, ne manque pas l’occasion de décrocher un emploi en tant que perchman. Depuis, il n’est jamais retourné dans son pays d’origine : « J’ai demandé au maire si je pouvais avoir un boulot à plein temps. Il m’a dit « oui » ! Il a dû regretter sa promesse parce qu’il m’a conduit à l’aéroport pour être sûr que je parte… et puis trois semaines après, j’ai appelé et j’ai dit : « C’est tout bon, j’arrive demain avec la voiture. » Silence à l’autre bout du fil ! Je suis venu aux Gets, ils m’ont mis aux remontées mécaniques et puis voilà. Je ne suis jamais reparti. » Véritable couteau suisse, le Gêtois cumule trois boulots à la fois pendant cette période intense. La fatigue ne fait pas partie de l’équation.

Les pionniers sont jeunes et désireux de voir leur station s’épanouir : « On faisait tout. On sauvait les blessés. On conduisait les téléskis. On était plus libres. On faisait des expérimentations », se souvient Alan. Ce sont les acteurs locaux qui développent et gèrent la station : esprit d’équipe et énergie collective !

Le ski s’étend au-delà des Chavannes du côté du Ranfoilly et de la Rosta.
En construisant le téléski du Vieux-Chêne avec deux employés de Pomagalski, Alphonse Monnet, maire de l’époque, avait déjà dans l’idée d’explorer les différents versants. Le projet de relier Morzine fait son chemin, et en 1964 M. Beteille de Châtel, Jean Coppel des Gets et Jean Vuarnet de Morzine créent l’association des Portes du Soleil.
Ils veulent relier les domaines avec un seul et unique forfait de ski. Inspiré par l’immensité des stations des États-Unis, Vuarnet voit dans cette liaison la création d’un domaine basé sur la collaboration et non la concurrence. Il a l’intuition que l’entraide est la clé de la réussite et de l’expansion future. Bien vu ! En 1961, la commune commence à racheter les remontées mécaniques et le haut de la station. La mairie dispose de servitudes pour occuper le terrain l’hiver et le transformer en pistes de ski. Les rôles sont encore à définir, la réglementation en construction, et en 1963, les remontées mécaniques deviennent une régie communale, à l’exception de cinq d’entre elles qui appartiennent encore à des privés, dont le téléski du Stade financé par trente moniteurs de ski. Ce changement de statut confère aux Gêtois une plus grande responsabilité. Ils sont désormais maîtres du fonctionnement de leur commune et de leur petite station de ski. « C’étaient de belles années. À l’époque, on comptait pas nos heures. On commençait le matin, c’était nuit, on arrêtait le soir et c’était nuit. Tout allait bien. On regardait pas la montre. La première année, on travaillait tous les jours, pas de congés, rien », se souvient Régis Pernollet, interrogé sur les débuts du métier de pisteur.

Si chaque hiver a été, jusque-là, plutôt blanc, 1964 sera une année noire : un hiver sans neige menaçant le futur de la station.
Tous se mobilisent avec des grandes poubelles en plastique, des pioches et des camions pour transporter la neige et rendre praticable au moins une piste… qui sera baptisée Piste 64. Ce grand élan d’entraide est un moment fort dans l’histoire de la station et la dynamique de croissance n’est pas stoppée. D’autres pistes naissent et quand on trouve un espace libre qui ferait bien l’affaire, on en discute avec le propriétaire, avec son accord on coupe les arbres, on passe le bulldozer et « l’affaire est réglée », résume Régis Pernollet.
En 1969, ce dernier crée le premier service des pistes et entre en contact avec les pisteurs des autres stations des Portes du Soleil. Ensemble, ils discutent de l’évolution du matériel et des techniques de protection et de sauvetage. « La première année, on était une vingtaine à peu près à bosser. Je me souviens du 1er janvier de 72 ou de 73 : un moniteur slalome sur les Chavannes et se plante le jalon dans la cuisse, à huit heures du matin. Il a fallu aller chercher la scie, couper le jalon, emballer. Quels souvenirs ! », raconte-t-il. Les sports d’hiver entrent dans une nouvelle phase, leur âge d’or…

De nouveaux horizons : 1970-2020

En 1970, le premier télésiège du Ranfoilly transporte huit cents personnes à l’heure. Le débit s’accélère considérablement et l’entretien des pistes doit suivre le rythme. Avec l’augmentation du nombre de passages, la neige doit être mieux entretenue. 1973 voit s’envoler dans le ciel les fameux œufs rouges des Chavannes, « notre première télécabine, c’était quelque chose ! », s’enthousiasme Henri Anthonioz. Un grand moment pour Les Gets !
Les meilleurs skieurs mondiaux viennent se mesurer chaque janvier jusqu’en 1978 sur la piste de la Gazelle, sur le secteur du mont Chéry, lors des étapes de Coupe du monde de ski alpin, tandis que les évènements d’été se développent en parallèle, comme la Coupe d’Europe de ski sur herbe dès 1973, que Les Gets est la première station à accueillir.
Il y a toujours eu aux Gets cet état d’esprit curieux, cette envie de tester et d’innover, qu’on retrouve ensuite avec le pari précurseur du VTT, la qualité des équipements de neige de culture, le plan d’eau équipé de modules gonflables Wibit ou bien même, dernière en date, l’expérience Alta Lumina.
La loi Montagne de 1985 change en profondeur les règles du jeu de la gouvernance dans les stations de ski. Fini l’époque des pionniers, on entre dans celle des gestionnaires. Aux Gets, si les alpages sont communaux, les terrains situés en dessous de 1 500 mètres d’altitude sont encore privés et très morcelés. Il arrive aux propriétaires de bloquer l’entrée des télésièges avec des barrières car ils ne sont pas en accord avec les indemnités qu’ils touchent ! La loi Montagne permettra à la commune de conclure des accords de servitude avec les propriétaires des terrains pour la saison d’hiver.

Dans les années 1990, un échange d’actions a lieu entre la Sagets, les remontées mécaniques de Châtel et la société du Pléney (de Morzine). Cette opération, fruit d’un long travail de rapprochement, permet aux trois sociétés de détenir chacune 5 % de la voisine tout en ayant un membre au conseil d’administration. Le but ? Avancer avec une vision commune, être plus forts, plus efficaces.
Une problématique majeure vient rebattre les cartes à cette période : le bouleversement climatique. La station doit être moins dépendante de la neige naturelle.

Première solution : développer l’activité touristique de l’été (ce que Les Gets va s’employer à faire avec succès). Deuxième solution : investir dans la neige de culture pour garantir le ski en début de saison. D’autant que cette neige bien préparée et entretenue résiste mieux à l’usure provoquée par l’augmentation de la fréquentation. Sur ce plan-là aussi, Les Gets prend de l’avance car dès 1990 Denis Bouchet (le maire de l’époque), et François Godet (à la tête de
l’office de tourisme avant de devenir directeur d’exploitation de la Sagets) partent en Finlande acheter quelques canons à neige.

Aujourd’hui, Les Gets est l’une des stations françaises investissant le plus dans le domaine. Ces deux pistes de développement stratégiques expliquent le succès de la station haut-savoyarde.
Et ce n’est pas terminé ! Les Gets s’invente d’autres plaisirs : la patinoire en 1989, un beau golf montagnard et aérien en 1995 et, surtout, le VTT en 1989.
Les deux-roues deviennent l’atout estival du domaine avec des remontées mécaniques adaptées, des pistes de descente et des compétitions de niveau mondial : « On lance les premiers championnats de France de VTT en 1992… Les participants couraient en tee-shirt avec des vélos un peu améliorés mais avec les freins à patins vraiment rustiques.
Et les gamelles… il y a eu dix-sept blessés. Je m’en souviendrai toujours, trois repartis en hélico ! Et puis finalement ça a bien évolué, on n’a pas baissé les bras et c’est comme ça qu’on est restés La Mecque du VTT qui s’est élargie aux Portes du Soleil », raconte Denis Bouchet.

En parallèle du VTT, la saison d’été se développe autour des retenues d’eau devenant des lacs pour les baigneurs estivants. Le deltaplane apporte également sa dose de sensations à la station. Denis Bouchet, maire de l’époque, se souvient de l’excitation de voir le premier delta prendre son envol… et ne pas atterrir tout à fait à l’endroit prévu : « Le gars était parti du sommet du mont Chéry, on le suivait à ski jusqu’en bas aux Gets. Puis il est tombé sur le toit du magasin de sport de Berthet et sur la route du village, c’était un dimanche soir. Heureusement ça l’a freiné ! Les gendarmes sont arrivés et l’ont emmené au poste. C’était comme un ovni ! »

En 1990, pour se donner de meilleures possibilités d’action et maîtriser ses développements futurs, la régie communale gérant le domaine skiable devient la Sagets. Une société multitâches puisqu’elle gère le domaine skiable, le VTT, le golf, le lac de baignade, les sentiers, le parc aventure, deux restaurants, la garderie et le nouveau parcours Alta Lumina. École de ski, mairie, syndicat des hôteliers sont au capital, ainsi la société gérant les activités de la station appartient, en quelque sorte, à tous les Gêtois. Un cas particulier dans le paysage des stations de ski, parfaitement adapté à l’esprit local. On ne se refait pas !

Et l’Avenir

Les Gets a longtemps été un petit village haut-savoyard de paysans dépendant de l’élevage. Les sports d’hiver l’ont propulsé dans le mode de vie moderne du tourisme qu’ils ont adopté avec passion. Aujourd’hui, comme un juste retour des choses, les agriculteurs reprennent possession des alpages. Les bergers s’occupent de cinq cent cinquante génisses l’été sur les pentes mêmes qui, l’hiver, sont dévalées par les skieurs. Il faut pour cela entretenir les pâturages, couper le bois, broyer les souches… comme avant.
L’activité touristique, elle, se cherche des solutions moins polluantes. Ainsi l’électricité utilisée par la Sagets pour les remontées mécaniques provient à 100 % de l’énergie verte garantie par EDF. Ici, on utilise la vapeur pour désherber et, depuis 1995, le bois coupé alimente une chaudière de 550 kilowatts chauffant les bâtiments communaux.
On le comprend en parcourant l’histoire de cette petite vallée de montagne devenue une grande destination touristique : la préservation de l’identité est vitale. Des balbutiements du ski équipé de lanières de cuir aux nouvelles formes de glisse, du développement fulgurant du tourisme hivernal dans les années 1960 à la responsabilité environnementale et sociale, Les Gets a gardé le cap. Sur la barre, la main ferme des pionniers, personnalités hautes en couleur, puis de leurs enfants et de leurs petits-enfants après eux. L’authenticité (cherchons la vérité du mot et pas seulement son éclat publicitaire) ne se démode jamais. Les Gêtois ont su maintenir un équilibre délicat entre l’adaptation permanente, le développement économique et la fidélité à l’esprit de la vallée.
Henri Anthonioz, maire en 2020, le résume ainsi : « Les Gets, c’est un ancrage dans un monde qui évolue vite. »

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